Abus de confiance !
Mes amis,
Hum...ceux qui suivent ce blog ( hélas nourri de façon
irrégulière ) savent que je ne suis pas férue du tout-
mathématique. Je déplore, comme beaucoup d'ex-
enseignante le fait qu'on sélectionne les élèves des
meilleures écoles de commerce avec des épreuves
redoutables en maths, au détriment d'un bagage dans le
domaine des sciences humaines, de la psychologie et de la
sociologie... (même critique sur la sélection en médecine.)
Actuellement les HEC sont désormais arrivés en force à la
tête des entreprises, écartant ici et là ingénieurs et
énarques. Il pourrait en principe en résulter une approche
moins « mécaniste » ou désincarnée des relations
humaines dans les entreprises, cette fameuse « distance
hiérarchique » qui a fait tant de dégâts dans des
entreprises comme France Télécom ou Renault, pour ne
citer que des tragédies récentes, ainsi que des boites sous-
traitante d'Areva oû les suicides commencent à se compter
en dizaines !
Hélas, il n'est pas du tout prouvé que les gestionnaires
soient meilleurs en relations sociales. Il est de notoriété
publique que dans les écoles de commerce - alias business
schools - la filière noble c'est la finance / contrôle de
gestion - qui forme des mordus de reporting, et des
spécialistes du downsizing ou de l'outsourcing ( on parle à
moitié anglais dans ces écoles) - et que la filière qui n'a
aucun succès c'est « ressources humaines », les fameuses
« RH »
Nous n'avons évidemment rien contre les mathématiques
en tant que science. Au contraire, c'est un champ fascinant
et réjouissons-nous des performances françaises en
médailles Fields. En revanche, nous continuons de
prétendre qu'une formation, et surtout une sélection, à trop
forte dose de maths produit des esprits portés à avoir trop
de certitudes. 2+2= 4, point barre.
Des spécialistes du « problem solving », qui analysent tout
en termes de problèmes à résoudre, sans penser à se
demander si le problème est bien posé, ce qui est quand
même une bonne question, Sciences Po ou l'ENA prépare
nettementplus l'esprit à la critique et au doute que les plus
grandes écoles.
Deux événements récents, plus ou moins dramatiques
mais pas à la même échelle, viennent conforter notre thèse
sur les ravages de l'excès de certitude. Carlos Ghosn, P-DG
de Renault, l'un des cerveaux contemporains les plus
brillants qui soient sortis de nos grandes écoles, un X-
Mines qui a démontré d'éminentes qualités, vient de faire
la démonstration d'une confondante naïveté et sûreté de
lui dans l'affaire des espions chez Renault. Il a prononcé
une phrase fatale qui lui collera à la peau, sur TF 1, le 23
janvier 2011. Interrogé au sujet de la soi disant culpabilité
des trois cadres limogés avec une extrême brutalité, il a
répondu :
« Nous avons des certitudes. Si l'on n'avait pas de
certitudes, on n'en serait pas là." Aujourd'hui, adieu les
certitudes, et les dégâts sur l'image de la compagnie sont
considérables.
Les autres certitudes qui nous inquiètent sont celles
qu'affichaient jusqu'à présent les ingénieurs du nucléaire.
Certes aucun dispositif humain n'est parfait. Mais des
centrales construites sur un pays reconnu comme étant
l'un des plus exposés dans le monde aux tremblements de
terre et aux tsunamis, et dont les systèmes de
refroidissement (générateurs de secours, lignes haute
tension) ne semblent pas avoir intégré correctement ces
menaces, cela laisse pantois. Ce qui laisse à penser qu'on a
été très sophistiqué pour le chimie et la physique du
réacteur, mais léger pour la quincaillerie qui en assure la
sécurité. Les dégâts pour l'image des scientifiques vont
être énormes. Les certitudes des pro OGM seront
impactées. Sans parler des certitudes des défenseurs du
Médiator : quatre ans de lutte solitaire pour le docteur
Irène Frachon pour faire reculer la citadelle Servier.
Pour tous ceux qui veulent se méfier de l'abus de
certitudes, c'est le moment de lire « Le cygne noir », de
Nassim Nicholas Taleb , sous titré « La puissance de
l'imprévisible » . Taleb est un libano-américain, diplômé
de Wharton et docteur en économie de Dauphine, qui a
enseigné pendant 7 ans les sciences de l'incertitude aux
universités de New York et du Massachusetts. Le Cygne
Noir, chez les financiers, est un événement aléatoire,
hautement improbable, à impact énorme, qui surgit
soudain. Aussi bien Tchernobyl que le 11 Septembre, la
chute de Lehman Brothers que Fukushima, les faux
espions chez Renault que Kerviel.
L'analyse de Taleb est à la fois ardue (son livre fait 500
pages) et pétrie d'humour. Elle a deux grandes vertus.
D'abord, c'est une bible pour ceux qui cherchent des
moyens d'être innovants, c'est-à-dire de penser autrement,
de façon transversale. Ensuite, Taleb étend son analyse de
spécialiste des probabilités à nos vies privées en
remarquant que « les événements fondamentaux, ceux qui
ont réellement changé nos vies, sont rarement ceux
auxquels nous nous attendions. » Voilà un puissant motif
de réconfort pour ceux qui se dépriment en se croyant
victimes d'une implacable et fatale routine : on n'est jamais
à l'abri d'une surprise. Elle peut frapper partout, n'importe
quand. Le précepte vaut aussi dans les affaires. De façon
amusante, Taleb qualifie le phénomène Harry Potter de
Cygne Noir. De fait, qui aurait imaginé que la centenaire
maison Gallimard, vénérable temple d'intellos, en signant
les droits d'un livre pour enfants, vendrait 26 millions
d'exemplaires et engrangerait plus de 40 millions d'Euros,
solutionnant un grave problème financier et échappant
ainsi à un rachat ?
On pense à cette phrase de Frank Herbert, le grand auteur
de science fiction, dans « Dune » : « j'appelle de tous mes
vœux un univers de surprises .» On pense aussi à ce que
disait le regretté Antoine Riboud, le très inspiré fondateur
de Danone : « tous les jours, même en me rasant, je tiens
mon esprit prêt à tirer profit d'un imprévu . » La
préparation à l'imprévu est une aide pour évaluer les
risques et innover.
Le mot de la fin sera pour constater deux choses : Ségolène
sort de l'ENA, DSK d'HEC ......