Le véritable état économique de la planète (part 1)
Mes amis,
Un économiste renommé, Jacques Sapir, que je suis depuis plusieurs années a commis quatre articles dans Marianne2. je ne résiste pas à vous livrez ses analyses :
Sommes-nous donc en 1931 ? Alors que les annonces de plans dits « de rigueur » ou « d’austérité » se multiplient à travers l’Europe, il est aujourd’hui évident que l’ordre du jour des divers gouvernements est dominé par la réduction des déficits publics. Nous répétons ainsi les erreurs commises lors de la « Grande Dépression » (1). Ceci n’est pas – seulement – dû à un oubli de l’histoire. La crise que connaît la zone Euro, et qui n’en est qu’à son commencement, a joué dans ce tournant un rôle à la fois décisif et pernicieux. C’est elle qui a lourdement pesé dans la conversion actuelle des principaux gouvernements à la « rigueur ».
Nous sacrifions ainsi la substance, soit la dynamique économique qui fonde en réalité la possibilité réelle de la zone Euro à se maintenir, à l’apparence, soit aux conditions immédiates de son maintien face à la spéculation des marchés. Il est donc à craindre que l’Europe, et notre pays, n’entre dans une période prolongée de récession sous l’impact cumulatif de l’addition de ces politiques restrictives. Des mesures radicales s’imposent. Cependant, pour les évaluer, il faut procéder à un bilan de la situation actuelle.
Le piège de la rigueur ne se comprend pas hors du verrou de l’Euro. Mais l’adhésion à ce dernier n’a pas reposé que sur des considérants idéologiques. Il y a bien eu des facteurs réels qui ont convaincu les gouvernements d’accepter la solution de la monnaie unique dont les inconvénients étaient pourtant connus dès l’origine. Le délitement de ces facteurs réels pose la question de la possibilité de la survie de la zone Euro et, au-delà, des solutions alternatives qui s’offrent à nous.
Ces politiques trouvent, bien entendu, leur origine immédiate dans la crise que la zone Euro est en train de subir, et il est en quelque sorte logique de voir le Président de la Banque Centrale Européenne en appeler à plus de « surveillance mutuelle ». L’accumulation des dettes souveraines des États a provoqué une inquiétude légitime. Mais elle tire en réalité son origine du fonctionnement même de la zone Euro qui oblige les pays à financer la totalité de leurs dettes par des appels aux marchés financiers. L’interdiction faite à la Banque Centrale Européenne d’assumer une partie du financement de cette dette, alors même qu’elle a pourtant reprise une partie des dettes des banques et qu’elle est autorisée depuis le 10 mai a racheter en cas d’urgence des titres publiques détenues par les banques, ne semble laisser d’autres alternatives que cette « rigueur ».
Il faut ici souligner que la conjonction de telles politiques sur un grand nombre de pays aura des résultats cumulatifs. Ainsi, l’effort particulier demandé aux Grecs, mais aussi aux Espagnols, au Portugais et aux Italiens, verra une partie de ces effets annulée par la récession européenne qui viendra affaiblir les recettes fiscales dans ces pays. Les péripéties des derniers jours de mai montrent d’ailleurs les limites de ces politiques.
Voté à une voix de majorité par le Parlement espagnol, le plan de rigueur n’a pas évité à ce pays de voir sa note dégradée le 28 mai. De fait, le gouvernement de Zapatero sort affaibli de ce vote. Notons ici que l’agence Fitch, souvent critiquée avec ses consœurs, à fait preuve en l’occurrence de beaucoup de sagesse puisqu’elle pointe dans ses attendus l’ampleur de la dette privée et la baisse de la croissance qui ne saurait que résulter de cette politique. L’Espagne croyait acheter l’adhésion des marchés par sa « rigueur », mais c’est l’inverse qui se produit.
Au Portugal, le Parlement vient, sans doute sous la pression d’une immense manifestation, de rejeter le plan proposé par le gouvernement. C’est une sage réaction, mais qui va sans nul doute provoquer la colère de Bruxelles et des pressions multiples (à commencer par celles de Mme Merkel). On ne sait que trop comment fonctionne la « démocratie » européiste, toujours prompte à faire revoter quand un résultat ne va pas dans son sens.
Il faudra donc immanquablement, si l’on veut que cette politique soit cohérente, en rajouter sur ces plans. Nous sommes donc bien entrés dans une logique de contraction budgétaire, qui va faire sentir ses effets les plus pernicieux dans les mois à venir.
L’effet psychologique de ces politiques, venant après la crise de 2008-2009, sera désastreux sur la demande des ménages qui, il ne faut pas l’oublier, conditionne la demande des entreprises et l’investissement. À l‘effet direct de ces politiques, il faudra ajouter les effets indirects qui vont se manifester sur la dépense des ménages, mais aussi sur celle des entreprises.
Notons ici que, par un inquiétant acharnement dans l’erreur, le gouvernement français est en train d’aggraver cet effet psychologique par une nouvelle réforme des retraites. Cette dernière, discutable sur le fond car ne tenant aucun compte des nouvelles tendances démographiques ni de la possible évolution de l’emploi, et de plus particulièrement mal venue car elle va renforcer les inquiétudes des ménages.
Pourtant, ces politiques de rigueur semblent acceptées par la majorité (nous ne disons pas l’unanimité) de la classe politique.
En fait, cette tendance vient de loin. On se souvient peut-être des déclarations du porte-parole du PS, Benoît Hamon, en septembre 2009. Je les avais critiquées à l’époque en pointant le fait que, dans le discours de l’opposition, tout était sacrifié à l’Euro. De fait, une partie de l’opposition (le PS) est aujourd’hui bien silencieuse. Elle concentre ses critiques sur la réforme des retraites, et là à juste titre, mais elle est muette quant à la politique économique du gouvernement dont les conséquences – en particulier l’inévitable hausse du chômage – auront des conséquences importantes sur le financement du système des retraites. La récente sortie (30 mai) de Martine Aubry, Première Secrétaire, contre Nicolas Sarkozy sur la question des déficits confirme, s’il en était besoin cette analyse.
Or, c’est bien la question des politiques de « rigueur », et avec elles la nature de la sortie de la crise de l’Euro, qui déterminera le futur de l’économie, mais aussi de la politique, en France et en Europe.
la suite demain et jours suivants.
