Lettre ouverte aux ministres de l’Intérieur, passés et présents !
Messieurs,
Si j’écris "messieurs" c’est que depuis que nous sommes en république, pas une femme n’a été ministre de l’intérieur !
Je voudrais vous poser une question : pourquoi entend-t-on souvent parler de « fou » dans les conversations les plus anodines ? « Je suis folle de toi ! » s’exclame cette femme amoureuse, « il est fou ce mec » s’écrit un supporter de foot devant la maladresse d’un joueur. C’est souvent parce que l’homme s’interroge sur les actes et les sentiments qui lui paraissent ne pas être en accord avec ce qu’il croit de lui-même. Il se sent pris parfois avec quelque chose à laquelle il ne peut échapper : ce brin de folie, ce petit sourire envers lui-même qui vient interroger sa raison. En revanche, lorsqu’un être humain est envahi totalement par la folie, la plupart du temps, il ne le sait pas ! Un paranoïaque ou un schizophrène à qui l’on va parler de sa folie rétorquera : « fou, moi ? Jamais !! » .
Si je vous interpelle sur ce sujet, c’est que notre société actuelle est aux prises avec un projet encore plus fou que la folie : la tentative de rendre l’homme raisonnable ! Un exemple ? Les multiples lois promulguées récemment à la suite de faits divers médiatisés et censés lutter contre les récidives !! Désormais face à ce type d’actes exceptionnels, on ne dit plus : « l’exception confirme la règle » mais « l’exception doit être la règle » et l’on vote une nouvelle règle !! Le processus enclenché est sans fin, car il y aura toujours des exceptions ! C’est la marque du vivant. Comment nous-mêmes, qui ignorons quand nous serons saisis par notre propre folie, qui ne savons pas si nous allons tomber fou amoureux en sortant tout à l’heure dans la rue, pourrions nous nous prononcer sur ce que fera quelqu’un d’autre ? L’homme instaure en permanence des interdits pour pouvoir les transgresser. C’est cette discussion avec l’interdit qui fait qu’il existe ! La lui interdire est une véritable folie, au sens propre.
On cherche donc à faire des hommes raisonnables, homogènes, transparents, « statistiqués » Il s’agit là d’une terrible attaque contre la capacité de pensée. Pourquoi cette attaque ? Parce que dès que l’humain se met à penser, il ne peut se réduire à l’état de consommateur obéissant et bienveillant, appelé à accomplir ce que j’appellerai des rituels de soumission sociale, c'est-à-dire des actes dont l’unique raison d’être est de l’habituer à se soumettre pour se soumettre, sans autre objectif ! Ces rituels servent le système dans lequel nous survivons aujourd’hui, et avant tout les intérêts de ceux qui s’arrogent le droit de penser pour nous :les financiers, les dirigeants, les actionnaires, les politiques, dans cet ordre, pour que l’immense majorité de la population n’est qu’un seul devoir : consommer passivement !
Certes ces profiteurs accordent à cette population soumise de posséder un savoir technique indispensable au maintien du système en place, mais toute réflexion devient suspecte !
En psychiatrie, on voudrait nier la relation entre médecin et patient, tout pouvoir accorder aux médicaments. Cela fait plusieurs décennies que les soignants doivent remplir des tableaux statistiques, mettre des croix dans des cases… Ce qui ne sert à rien, chaqu’un le sait. Mais les médecins sont soumis à ce rituel, comme dans d’autres domaines, les professeurs et les magistrats. Pensées et soumission sont très liées. Le mot « sujet » vient du latin « subjectus » être soumis ! Tous les enfants naissent soumis, au bon sens du terme, car l’être humain est, du règne animal, le plus dépendant, et il lui faut un temps indéfini pour être autonome. C’est en passant par cette soumission puis cette « dé soumission » qu’il se constitue, aidé par la pensée.
Pour conclure, je dirai qu’un autre élément nous place aujourd’hui au-delà du raisonnable, dans l’irrationnel : c’est la peur, extrêmement présente dans le discours social, et dont l’ampleur économique est sans précèdent ! En 2008, Nicolas Sarkozy, prononça un discours sur la psychiatrie, il a stigmatisé les fous comme potentiellement dangereux. Deux mois plus tard 30 millions d’euros étaient débloqués, non pour augmenter le nombre de soignants, auprès des patients, mais pour installer des barbelés et des alarmes et des caméras autour des hôpitaux et centres ! La peur est un sentiment avec lequel il est facile de jouer : l’homme est ancestralement aux prises avec la peur de sa folie ou celles des autres. depuis toujours, désigner "le fou" à la vindicte populaire a été le meilleur moyen d’éviter de s’affronter avec sa propre petite folie, ou à l’inhumain, cette part innommable qui existe en chaqu’un de nous. Mais il faut l’affirmer : un être aux prise avec l’inhumain en soi doit être traité humainement, c’est la seule façon, peut-être de l’aider à en sortir ! Mr Gluant, ho, pardon Guéant, actuel ministre de l'Intérieur, n'avez-vous pas parfois conscience de ce que vous dites ou faites ? Oui, sans aucun doute car vous n'êtes pas fou, donc responsable de vos actes !