Mes amis,
J'ai eu la chance infinie de me former au latin et au grec anciens au temps oû ces matières aujourd'hui poussées hors des écoles, étaient un gage de connaissances et de culture et que le qualificatif de langues mortes m'exaspérait car, ces langues vivent à jamais dans notre langue actuelle mais de moins en moins de français connaissent les racines des mots et donc ont du mal à se les expliquer, avec des non-sens à la pelle !
Aussi, aujourd'hui, outre la pluie qui tombe régulièrement depuis ce matin, mon esprit pleut et mon âme pleure car c’est l’un des plus beaux esprits de la France contemporaine, mais aussi l’une des plus grandes spécialistes au monde de la Grèce antique, qui viennent de s’éteindre avec la disparition, à l’âge de 97 ans, de l’académicienne Jacqueline de Romilly.
Quel esprit un tant soit peu cultivé n’a jamais entendu parler en effet, en matière de lettres anciennes et de culture grecque en particulier, de cette grande dame pour qui l’antique siècle de Périclès, les tragédies d’Euripide ou les comédies d’Aristophane, l’idéalisme de Platon ou le réalisme d’Aristote, n’avaient rien à envier, bien au contraire, aux très philosophiques lumières d’un Voltaire ou des plus doctes des Encyclopédistes puisque c’était de leurs illustres aînés athéniens que ceux-ci s’étaient directement inspirés, soulignait-elle à juste titre, pour forger leur très moderne concept de « démocratie » ?
J'entends encore une phrase phare d'un de ses éssais : « une société qui néglige Homère finira par oublier Voltaire », Elle fût l’une des plus ardentes partisanes, quoique toujours pondérée et remarquablement informée, de l’enseignement, en ce qui concerne l’éducation des jeunes générations, de cette irremplaçable leçon de vie qu’est, à l’intarissable source de toute authentique connaissance, l’humanisme hellénique.
Première femme élue, en 1973, au très prestigieux Collège de France, et qui dédia toute sa vie à la transmission du savoir, n’eut pourtant pas d’enfants, ni, regretta-t-elle parfois, de véritable famille. De même son existence d’intellectuelle passionnée par son métier d’historienne tout autant que ses inlassables recherches philologiques ne lui permit-elle pas d’entretenir de relation durable avec un homme, hormis son mari, d’origine juive tout comme elle, duquel elle divorça cependant très tôt. Et pour cause : « le seul homme de (sa) vie fut Thucydide », par-delà même la grandeur d’un Sophocle ou d’un Eschyle, se plaisait-elle encore à dire, non sans une certaine dose d’humour puisque cette insatiable amoureuse des grands hommes aimait aussi - c’est là l’un des rares privilèges des vrais lettrés - rire, le regard pétillant et le geste séducteur comme une éternelle jeune fille.
L’éternité précisément, à défaut d’immortalité… même si, deuxième femme élue, après la non moins éblouissante Marguerite Yourcenar, à l’Académie Française, en 1989, elle est désormais considérée, par ses glorieux pairs aussi bien que par le commun des mortels, comme une « immortelle » justement !
Alors en ces temps d'Europe libérale et d'injonctions du FMI qui affament le peuple grec, je voudrais que l'on se souvienne d'oû est venu le français, notre esprit frondeur de revolutionaire et que nous fassions écho à Ségolène Royal qui a fait de ses priorités la jeunesse et l'éducation. j'ajouterai le retour aux valeurs hellenistes fondement de tout véritable humanisme.
Pour remédier à ce déplorable état de fait, Jacqueline créa, quasi simultanément, de deux associations, appelées, respectivement, « Sauvegarde des Enseignements Littéraires » et « Elan Nouveau des Citoyens » : tout un programme, aussi éloquent qu’efficace, où, dotée également d’un incroyable sens pratique, et non seulement théorique, elle entendait ainsi, insistait-elle, « réveiller les valeurs de la démocratie » et les « remettre au cœur du débat citoyen ». C’est dire si Jacqueline de Romilly, qui « n’aimait l’histoire que dans la mesure où elle explique la littérature » - et même la philosophie, aurait-elle pu spécifier -, fut aussi, durant toute cette longue et brillante carrière, une femme engagée !
Puis ce fut, à l’apogée de cet admirable combat pour la protection de notre patrimoine historique tout autant que l’épanouissement de l’individu, la consécration internationale : l’obtention, en 1995, en guise de reconnaissance pour ses services rendus à la survie de la civilisation athénienne, de la nationalité grecque, cas unique à ce jour.
Reposes en paix,Jacqueline, d'autres femmes se sont levées un peu de partout dans le monde pour apporter, paix, amour, raison et servir les humains.